
Charles Sorel, « Remarques
sur le quatorzième livre du Berger Extravagant »,
p. 780
« Il ne faut pas
oublier que quelques uns disent que mon livre est une imitation de Dom Quixote
de la Manche,
et que Fontenay reproche aussi à Lysis qu’il a quelque
chose de l’humeur de ce
chevalier errant : mais excepté que ces deux hommes sont
tous deux fous,
l’on n’y trouve point d’autre conformité.
L’on me dira que mon berger a un
valet qui fait le plaisant comme Sancho : mais voudroit on
qu’il n’eust
personne pour le servir, et pour lui tenir compagnie et lui donner de
la
consolation quand les autres l’abandonnent : et pour ce
valet ne
deviendrait il pas plaisant quand il ne le seroit point de nature
à voir faire
tant de sottises à son maistre et à ceux qui le
fréquentent ? Il est vrai
que je ne [781] nie pas que je n’aye eu connoissance du Dom
Quixote, mais il y
avoit douze ans entiers que je ne l’avois leu quand j’ai
fait ceci, et quand je
fis cette premiere lecture je n’estois pas en un aage capable
d’y remarquer
beaucoup de choses. J’ay voulu attendre que mon histoire ayt
esté accomplie
pour repasser les yeux par dessus le livre de ce valeureux chevalier,
et voici
le jugement que j’en puis faire. Il me semble qu’il
n’est point vrai-semblable,
que le Duc prenne tant de peine pour avoir du plaisir de Dom Quixote,
et qu’il
fasse faire tant d’appareil pour le tromper en tant de
manières. Toutesfois
quand l’on accordera cela, que dira t’on de Sancho que
l’on envoya dans un
bourg pour en estre gouverneur où l’on le receut à
cloche sonnante avec grande
solemnité qui se fit dans l’Église, comme si
ç’eut esté tout à bon, et où il se
mit mesme au siege de la justice pour juger des causes ? Les
habitants qui
estoient en grand nombre eussent ils voulu recevoir un tel homme pour
Juge ou
pour Maire, et puis [782] quand tout cela eust esté, quel
plaisir pouvoit
revenir au Duc pour avoir envoyé là Sancho à gros
frais et avec grosse
suite ? Il n’estoit pas tesmoin de toutes ces galanteries.
Il eust plutost
inventé d’autres cassades pour les voir réussir
dans sa maison. Est-il à croire
aussi que le Curé quitte ses oüailles, et le barbier quitte
sa pratique pour
s’en aller fort loin par pays chercher Dom Quixote de la Manche afin de le ramener à
sa maison, et que le bachelier Sanson Carrasco s’en aille tout armé par les
champs pour le combattre, et ayant esté vaincu s’en aille encore à Barcelone,
où se trouvant en mesme estat il tire un coup de lance contre lui afin que
l’ayant abattu il le contraigne de quitter les armes ? Toutes ces choses
n’ont guere d’aparence, au lieu que dans les avantures de Lysis si quelqu’un se
met en peine pour le remettre en son bon sens, c’est son cousin qui y procede
par des voies ordinaires. [… 783] Je ne remarque pas ici une infinité de choses
qui ne sont point vrai semblables dans le Dom Quixote, car c’est assez d’avoir
monstré les principales qui estant ruinees, feront tomber tout le reste, pour
ce que c’en est le fondement, je dirai seulement que les intentions n’y sont
pas grandes, et qu’il est bien plus beau de voir Lysis sortir de son
extravagance par des raisons qu’il ne peut refuter, que Dom Quixote qui sort de
la sienne sans que l’on dise par quel moyen, sinon que c’est un miracle.
Cardenio qui estoit encore plus fou que ce chevalier rentre aussi en son bon
sens à point nommé lors qu’il rencontre des gens de sa connoissance. Outre
cela, est-il possible que Dom Quixote s’imagine qu’un moulin à vent soit un
geant, et qu’un troupeau de moutons soit une armée ? L’on me dira qu’oui,
et que c’est la folie qui le met en ces erreurs : mais pour estre fou
jusqu’à ce point là, il ne faudroit plus avoir de jugement du tout, et ce
Chevalier ne pourroit pas parler avec tant de discretion sur les autres choses.
[…] Mais si nous [785] retournons au chevalier errant, nous trouverons encore
que son histoire est pleine de choses inutiles. L’on croid que l’histoire du
Curieux impertinent y est une impertinence, et tant d’autres qui sont si peu
nécessaires que l’histoire de Lucresse ou de Cleopatre y viendroit aussi bien :
de sorte que Cervantes les devroit mettre à part dedans ses Nouvelles. Mais
sans cela tous les discours qui servent mesme au sujet sont tirez de fort long,
et n’ont point d’autre embellissement que des naivetez rustiques. Il faut
considere que Cervantes avoit une plus belle matiere que moi. Tout ce qui se
peut imaginer au monde pouvoit tomber dans l’esprit d’un homme qui ne croyoit
qu’aux enchantements. Il n’y avoit rien de plaisant que l’on ne pust faire
entreprendre à Dom Quixote, et l’on s’en pouvoit imaginer mille fois d’avantage
que n’a fait son autheur ; car quelles avantures ne peut point rencontrer
un homme à qui l’on fait faire tant de voyages que l’on veut, et qui ne songe
qu’à des forteresses, des palais enchan- [786] tez, des tournois et des rencontres ?
Au lieu de ça que peut faire de beau un Berger, qui n’a qu’à garder ses moutons
dans un pré de deux ou trois arpens, et qui ne void quasi autre chose, et
auquel il n’arrive point de nouveautez ? À voir le stile de Cervantes, je
crois qu’il se fut trouvé bien empesché en un sujet si sterile, et neantmoins
le berger Lysis a eu de si rares succes qu’ils ne sont pas moindres en nombre
que ceux du chevalier, quoi que mon livre ne soit pas de la moitié si
gros : mais aussi c’est que l’on a trouvé cet expédient de se jetter sur
les fables anciennes autant que sur les nouvelles, ce qui rend nostre histoire
plus abondante en choses curieuses et dignes d’estre sçeuës, que non pas en
faceties qui ne servent qu’à nous faire rire un moment. J’ai tasché aussi de n’avoir
point de façons de parler qui soient si basses que celles de Cervantes, et au
lieu que ses gausseries ne consistent qu’en juremens et en proverbes, j’ai
rendu mon stile à demi serieux, et tout rempli de pointes et de pensees
convenables au sujet. [787] D’ailleurs quand Dom Quixote seroit extremement
plaisant, il n’en seroit pas meilleur pour cela puisque toutes ses railleries
n’attaquent pas les Romans de Chevalerie comme ce doit estre son dessein,
tellement qu’à dire la vérité, ce ne sont proprement que des chimères
inutiles ; et je gageray bien que je mettrai en quatre pages tout ce qui
sert dedans ce livre contre ceux qu’il attaque. Mes remarques ont assez montré
qu’il n’en est pas ainsi du mien, et qu’il n’y a si petite chose qui ne touche
les Romans ou la Poésie.
Aussi ai-je bien affaire à d’autres hommes que non pas
Cervantes : il s’est attaché à des livres monstrueux qui se condamnent
assez d’eux-mesmes, et qui tous tant qu’ils sont n’ont pas un seul point de
doctrine : mais moi j’ay à combattre des autheurs que l’antiquité a
révérés, et que ce siecle-ci revere encore. Il ne faut pas de foibles raisons
pour vaincre l’abus du peuple, et il ne seroit guere à propos de monstrer que
l’on manque de doctrine quand il est question de montrer que les autres [788]
n’en ont point. Mais enfin pour dire tout en un mot ce que je pense de
l’histoire de Dom Quixote, elle n’a garde de faire beaucoup contre les Romans,
vu que mesme elle est entremeslee d’une infinité de contes fort romanesques et
qui ont fort peu d’apparence de vérité ; si bien que comme telle, elle
peut estre mise au rang de tant d’autres qui ont trouvé ici leur
attaque. »