Héliodore, Les 
Éthiopiques
(présentation générale)


En 1613, dans le prologue des Nouvelles exemplaires, Cervantès annonçait son intention d’écrire une œuvre qui « rivaliserait avec Héliodore ». De ce défi naquit le dernier ouvrage du romancier espagnol, Los trabajos de Persiles y Sigismunda. Il nous a semblé pertinent, pour une meilleure appréciation de cette ultime production, de présenter le roman qui est à l’origine de ce projet d’écriture.

 

Héliodore d’Emèse, ville de la province de Syrie Phénicienne, écrivit sans doute son roman, Les Éthiopiques, au ιιιe siècle après J.-C. L’importance du culte du Soleil dans cette fiction rend vraisemblable une rédaction dans la première moitié ιιιe siècle, période à laquelle ce culte était particulièrement florissant, ce qui lui valut d’être particulièrement remis à l’honneur par l’empereur Aurélien (270-275 ap. J.-C.).

 

En introduction à son édition des Éthiopiques dans la Collection des Universités de France, J. Maillon écrit : « Les romans grecs que nous possédons encore sont tous construits sur le même modèle stéréotypé […]. Il est permis de supposer que c’était pour répondre aux exigences des lecteurs que les écrivains leur offraient des histoires d'amour et d'aventures présentant certains caractères bien définis. Le héros et l’héroïne devaient être pourvus d'une beauté extraordinaire et d’une inexpugnable vertu et ils devaient être épris passionnément l'un de l'autre ; il fallait ajouter un certain nombre de personnages qui par leurs actes, volontaires ou non, devaient retarder le plus longtemps possible la suprême félicité du héros et de l’héroïne ; l’action devait consister en une série d’aventures plus ou moins vraisemblables, dans diverses parties du monde, pour aboutir enfin à un dénouement heureux. Les matériaux étant à la portée de tous, c'est par l’art de les traiter et de les arranger qu’un écrivain pouvait l’emporter sur un autre. ». Plus tardif que les quatre autres romans grecs – Les Éphésiaques, Le roman de Chairéas et Callirhoé, Daphnis et Chloé, Le roman de Clitophon et Leucipée, qu’on date des deux premiers siècles de notre ère – Les Éthiopiques se distingue par la maestria dont leur auteur a fait preuve dans le traitement d’une trame narrative très convenue et fut considéré dès l’Antiquité et, par la suite à l’époque moderne, comme un sommet du genre.

 

Les Éthiopiques relate les aventures de deux jeunes gens de noble naissance et d’une grande beauté, Théagène et Chariclée. L’action du roman couvre quelques mois et se déroule essentiellement en Égypte (dans le Delta du Nil, puis à Memphis – un peu au sud du Caire – et enfin à Syène – au niveau de la première Cataracte, près d’Assouan) pour se terminer en Éthiopie, dans la capitale Méroé (situé en aval de la sixième Cataracte du Nil). L’Égypte est présentée comme une province de l’Empire Perse : nous sommes au ive siècle avant J.-C. Le récit, qui compte dix livres d’une trentaine de chapitres chacun, commence in medias res, par une description saisissante qui pique la curiosité du lecteur et dont l’explication n’arrivera qu’à la fin du livre V. Trois récits intercalés exposent les événements qui se sont déroulés avant l’ouverture du roman, essentiellement en Grèce.

 

Épisode I : prisonniers des brigands (Livre I, chap. 1 – livre II, chap. 18)

Le bord de la mer Méditerranée, dans la région du Delta du Nil : un bateau est amarré à la rive, des corps sanglants jonchent le rivage, victimes d’un massacre dont on ne voit pas les auteurs. Seuls, une jeune fille armée d’un arc et un jeune homme blessé ont survécu. La scène est présentée à travers les yeux de brigands postés sur une hauteur, qui investissent rapidement les lieux, s’emparent des richesses que transporte le bateau et capturent les deux jeunes gens, qui se révèlent être grecs (I, 1-7). Au cours de la première nuit chez les brigands, le gardien des deux héros, Cnémon, grec lui aussi, leur raconte son histoire.

Premier récit intercalé. Convoité puis calomnié par sa belle-mère, il est condamné à l’exil après une machination montée par cette dernière avec l’aide de sa servante, Thisbé. Toutefois, après son départ, suite à des révélations faites par Thisbé, la belle-mère se suicide (I, 8-17).

Le lendemain, le chef des brigands, Thyamis, ancien prêtre d’Isis à Memphis spolié du sacerdoce par son frère cadet, fait part à ses troupes et aux captifs de sa volonté d’épouser la jeune fille. Celle-ci feint d’accepter, mais demande un délai pour des raisons religieuses. Elle présente le jeune homme, Théagène, comme son frère. (I, 18-26). À ce moment, le repaire des brigands est attaqué. Chariclée est mise en sécurité dans une grotte, mais voyant ses troupes sur le point d’être vaincues, Thyamis revient sur ses pas pour la tuer et poignarde une femme qui vient à sa rencontre dans l’obscurité. Thyamis est fait prisonnier. Théagène et Cnémon profitent de la mêlée pour s’échapper (I, 27-35). Revenus de nuit à la grotte, ils découvrent le cadavre de femme, qu’ils prennent d’abord pour Chariclée, mais il s’agit en fait de la servante Thisbé (II, 1-7). Des tablettes trouvées sur elle permettent d’expliquer sa présence en Égypte : partie d’Athènes sous la protection du riche marchand Nausiclès, elle a été capturée par l’écuyer de Thyamis qui la cachait dans cette grotte (II, 8-14). Les trois protagonistes décident de se rendre séparément au village de Chemmis, Cnémon d’un côté, Théagène et Chariclée de l’autre (II, 15-18).

 

Épisode II : le périple de Cnémon (II, 19 – VI, 8)

Arrivé sans encombre à Chemmis, Cnémon rencontre un vieil Égyptien, habillé comme un Grec, qui l’invite à séjourner avec lui. Au moment des libations pour le repas, on apprend qu’il connaît Théagène et Chariclée, qu’il appelle ses « enfants ». L’ayant rassuré sur le sort des deux héros, Cnémon demande à Calasiris, son interlocuteur, de lui raconter leurs aventures (II, 19-23).

Deuxième récit intercalé. Prêtre à Memphis, Calasiris a deux fils, dont l’aîné est Thyamis. Pour ne pas voir se réaliser un oracle concernant ses enfants – ils prendraient les armes l’un contre l’autre –, il s’est exilé et après une période d’errance s’est installé à Delphes, dans le collège des prêtres (II, 24-28). Un jour, Chariclès, prêtre d’Apollon, l’aborde pour lui demander conseil : sa fille refuse de se marier. Il lui demande de parler à la jeune fille, prêtresse d’Artémis, pour tenter de la faire changer d’avis. Il lui rapporta aussi qu’elle n’était pas vraiment son enfant.

Récit de Chariclès. Après la mort de sa femme et de sa véritable fille, il s’est rendu en Égypte, jusqu’aux Cataractes. En ce lieu, un ambassadeur du roi d’Éthiopie lui confia une fillette de sept ans exposée à sa naissance, des bijoux et une bandelette sur laquelle était brodée son histoire. L’ayant emmenée en Grèce, il l’appela Chariclée et l’éleva comme sa fille. (II, 29-33).

On annonce alors l’arrivée d’un cortège de Thessaliens, venus en procession pour célébrer la mémoire de Pyrrhus-Néoptolème (fils d’Achille). Ils sont commandés par un descendant d’Achille, Théagène (II, 34-36). Le cortège se forme pour le sacrifice : on chante des hymnes, Théagène conduit les cavaliers thessaliens, Chariclée sort du temple pour participer à la cérémonie. Première rencontre et coup de foudre entre les deux héros (III, 1-3). Tourments de l’amour pour les deux jeunes gens : Chariclée semble malade, Théagène est distrait (III, 3-15). Théagène demande à Calasiris de l’aider à obtenir la main de Chariclée (III, 16-19). Après des jeux célébrés en l’honneur du sacrifice, où Théagène remporte l’épreuve de course, Chariclès décide de marier sa fille à un prétendant choisi depuis longtemps (IV, 1-6). Calasiris prépare le départ secret des deux jeunes gens. Ayant lu la bande brodée, il apprend les circonstances de la naissance de Chariclée : elle est la fille du roi et de la reine d’Éthiopie, exposée à sa naissance par sa mère en raison de sa peau blanche (IV, 7-10). Il décide de la ramener à ses parents, lui révèle sa naissance et se fait accepter comme passager sur le vaisseau d’un marchand tyrien (IV, 11-16). La nuit suivante, Théagène enlève Chariclée. Le récit se clôt sur une description du trouble et de la désolation dans la maison de Chariclès (IV, 17-20).

L’arrivée du marchand Nausiclès, hôte de Calasiris, interrompt le récit (V, 1). Ce dernier affirme qu’il a retrouvé la jeune servante Thisbé, mais il s’agit de Chariclée (V, 2-4). Elle raconte le voyage qu’elle a effectué avec Théagène, jusqu’à ce qu’ils soient repris par l’armée perse qui avait attaqué les brigands, armée commanditée par Nausiclès pour reprendre Thisbé qui lui avait été enlevée. Théagène doit être envoyé comme esclave à Memphis pour servir le satrape Oroondate (V, 5-11). On organise un banquet, au cours duquel Calasiris reprend son récit (V, 12-16).

Troisième récit intercalé. Le bateau tyrien sur lequel Calasiris, Théagène et Chariclée ont embarqué hiberne dans une île : les trois protagonistes sont logés chez un pêcheur, qui rapporte un jour un projet d’attaque contre le vaisseau (V, 17-21). Le départ est avancé mais le bateau est tout de même capturé, puis une tempête le déporte vers l’embouchure du Nil. Le chef des pirates décide d’organiser un mariage avec Chariclée mais Calasiris réussit à semer la zizanie parmi l’équipage, qui s’entretue sur la plage au cours du banquet prévu pour les noces (V, 22-32). Posté sur une hauteur, Calasiris assiste ensuite à la capture des jeunes gens par les brigands (V, 33).

Partis aux nouvelles, Calasiris, Cnémon et Nausiclès apprennent que Théagène a été repris par les brigands qui ont, en outre, délivré leur chef Thyamis. Tous sont maintenant au village de Bessa (VI, 1-5). Nausiclès organise un mariage entre sa fille et Cnémon. Les trois Grecs repartent à Athènes (VI, 6-8).

 

Épisode III : aventures et complots à Memphis (VI, 9 – VIII, 17)

Calasiris et Chariclée se déguisent en mendiants pour se rendre à Bessa mais arrivent après la bataille entre l’arme perse et les brigands, qui sont sortis vainqueurs et qui se dirigent maintenant contre Memphis, capitale de la province et siège du satrape (VI, 9-15). La troupe des brigands est au pied des murailles de Thèbes (VII, 1). Des négociations s’engagent entre Thyamis et Arsacé, la femme du satrape, qui commande en l’absence de son mari. Autrefois éprise de Thyamis et responsable de sa destitution lorsqu’il a refusé ses avances, la princesse perse tombe maintenant amoureuse de Théagène (VII, 2-5). On décide de régler l’affaire par un duel entre les deux frères, interrompu in extremis par l’arrivée de leur père Calasiris : Théagène retrouve Chariclée, Thyamis est rétabli dans ses fonctions sacerdotales (VII, 5-8). Le lendemain de son retour  Memphis, le vieux Calasiris décède : les deux étrangers doivent loger ailleurs pendant la période de deuil. Arsacé profite de l’occasion pour les loger au palais afin de favoriser ses intrigues amoureuses (VII, 9-12). Pris de soupçons, Théagène et Chariclée se présentent de nouveau comme frère et sœur. Passant des insinuations aux attaques directes, la nourrice d’Arsacé engage Théagène à se soumettre au caprice de la princesse (VII, 13-21). Révélant à la fin qu’ils sont fiancés, les deux héros provoquent bien du ressentiment, celui d’Arsacé et celui du fils de la nourrice qui espérait obtenir Chariclée en mariage.Se jugeant spolié, il décide d’informer son maître de l’inconduite de sa femme (VII, 22-29).Mis au courant de l’amour d’Arsacé pour Théagène, le satrape Oroondate, installé à Syène à la tête de son armée pour lutter contre les Éthiopiens, envoie à Memphis son eunuque Bagoas, avec ordre de lui ramener les deux jeunes gens (VIII, 1-3). Lassée de la résistance de Théagène, Arsacé, le fait jeter en prison et tente ensuite de faire empoisonner Chariclée. Mais c’est la nourrice qui, par erreur, avale le poison et Arsacé accuse la jeune fille de ce méfait (VIII, 4-8). Condamnée au bûcher, Chariclée échappe miraculeusement aux flammes grâce à une pierre magique qui fait partie des bijoux avec lesquels elle a été exposée et qu’elle porte en permanence sur elle (VIII, 9-11).Arrivé à Memphis et porteur des ordres d’Oroondate, l’eunuque Bagoas emmène les deux héros vers le Sud, tandis qu’Arsacé se pend (VIII, 12-15). À proximité de Syène, les trois voyageurs tombent dans une embuscade tendue par les Éthiopiens et sont fait prisonniers (VIII, 16-17).

 

Épisode IV : le dénouement éthiopien (IX, 1 – X, 41)

Théagène et Chariclée arrivent auprès du roi d’Éthiopie, Hydaspe, qui assiègent Syène (IX, 1-2). Travaux de poliorcétique contre la ville et négociations entre les combattants (IX, 3-8).Au cours d’une fête religieuse, le satrape et ses troupes réussissent à quitter Syène et rejoignent Éléphantine. La ville se rend (IX, 9-12). Bataille entre l’armée perse et l’armée éthiopienne, qui se solde par une défaite des Perses. Le satrape Oroondate est fait prisonnier (IX, 13-20). Le roi Hydaspe décide du sort des prisonniers : il relâche les Perses et réserve Théagène et Chariclée pour un sacrifice humain qui doit avoir lieu à son retour victorieux dans sa capitale (IX, 21-27). Arrivée de l’armée éthiopienne à Méroé et préparatifs en vue du sacrifice (X, 1-5). Une épreuve du feu est imposée aux futures victimes car seuls un jeune homme et une jeune fille vierges peuvent être sacrifiés aux dieux. Théagène et Chariclée passent l’épreuve (X, 6-9). Chariclée révèle alors son identité : reconnue comme fille du roi et de la reine grâce aux bijoux, à la bande brodée et au témoignage de l’ambassadeur qui l’avait confiée autrefois à Chariclès, elle échappe au sacrifice (X, 10-17) mais Théagène est toujours promis à la mort (X, 18-22). Le roi Hydaspe accorde plusieurs entrevues à des ambassadeurs (X, 23-26). Théagène réalise plusieurs exploits sportifs – dompter un taureau sauvage, lutter à mains nues contre le champion local (X, 28-32). La révélation des fiançailles de Théagène et Chariclée, confirmée par le prêtre Chariclès qui se présente soudain, tel un deus ex machina, en réclamant sa fille, permet également d’épargner le héros. Les Éthiopiens décident de renoncer aux sacrifices humains (X, 33-40). On célèbre le mariage de Théagène et Chariclée, promus respectivement prêtre d’Hélios et prêtresse de Séléné, les divinités auxquelles ils auraient dû être sacrifiés (X, 41).

 


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[ Présentation de l'oeuvre: Florence Lemaire]