Alfred Germond de Lavigne, « Introduction » à Alonso Fernández de Avellaneda, Le « Quichotte » d’Avellaneda, traduit par A. Germond de Lavigne, Paris, Didier, 1853, p. 13-17.
"Ce qui a sauvé Avellaneda dans cette entreprise difficile d’enter son génie sur le génie d’autrui, c’est qu’il a voulu faire de sa continuation non pas un recueil plaisant, destiné uniquement à recevoir l’héritage de rires et de joyeuse humeur conquis par le premier Don Quichotte, mais une seconde œuvre philosophique ayant le même but moral : la guérison de la grande maladie d’esprit qui possédait à cette époque les nations méridionales, c’est-à-dire le fol amour des récits merveilleux et des lectures de chevalerie. Avellaneda s’est profondément pénétré du plan de Cervantès ; il a voulu faire une suite avec le même héros, au risque de copier son devancier, au risque d’être accusé de servilité, de plagiat, de peu d’invention ; plutôt que de créer d’autres aventures dans le même cadre, avec un héros différent. Il y aurait eu là sans doute plus de gloire, plus d’amour-propre pour l’écrivain, il était plus lui-même ; mais il faisait moins pour le succès de l’œuvre philosophique qu’il recueillait inachevée, et dont il voulait que la fin fût digne de la haute renommée du commencement. Aussi est-il facile de remarquer, avec quel soin, dans les premiers chapitres surtout, Avellaneda s’efforce de suivre pas à pas son modèle. Il ne veut pas s’échapper trop rapidement dans le champ ouvert à son imagination, et n’introduit encore dans son œuvre rien de bien neuf au point de vue de l’invention. Il s’agit d’ailleurs de rapporter, à la suite du travail de Cervantès, une pièce qui soit bien de même étoffe, semblable par le tissu, pareille par la couleur, et de l’ajuster de telle sorte que le point de jonction échappe aux regards ; sauf peu à peu, et d’une manière insensible, à varier la nature du tissu, à prendre des couleurs nouvelles, selon les inspirations de son propre génie.
Ses deux héros sont bien les mêmes. L’un fou incorrigible, chez qui les lectures et les rêveries chevaleresques ont fait une trop profonde impression pour qu’une guérison soit jamais possible, et qui vague selon les caprices de cette folie, jusqu’au moment où elle devient trop dangereuse pour qu’on en tolère le libre exercice. C’est toujours cet homme à la mémoire cruelle qui n’oublie aucun des épisodes des romans de chevalerie ; et pour se servir d’un nouvel interprète, sa science n’est pas un instant en défaut. L’autre est plein de finesse, prompt à la répartie, et tout aussi expert que le Sancho de Cervantès, sinon davantage, en l’art de défiler les proverbes et les plaisantes équivoques. Bon homme d’abord, entraîné à la suite de l’aventurier par l’espoir du lucre, par cette éternelle promesse de richesses imaginaires, à laquelle il se laisse toujours prendre, il se met à jouer au sérieux son rôle d’écuyer errant. Le métier l’amuse, la maladie du maître le gagne ; il se persuade, sans le vouloir, de la vérité des fictions contre lesquelles il avait tant de fois protesté ; il use son gros bon sens à ce commerce quotidien avec un maniaque, et devient maniaque lui-même.
Tour à tour héros ou victimes de rencontres que leur imagination transforme en aventures, ils avancent, sans dévier, vers le but qu’assigne au chevalier la marche fatale des infirmités humaines ; don Quichotte reste seul, sans amis, sans famille : rien ne le sauvera des tristes conséquences de sa folie. Sancho l’a quitté : recueilli par un riche seigneur, l’ingrat écuyer, bien vêtu, bien payé, nourri au gré de sa gourmandise, ne pense plus à son maître, et celui-ci marchant toujours, comme Ahasverus, voit ouvert devant lui, au bout de sa carrière aventureuse, l’hôpital des aliénés de Tolède. Il y pénètre armé de toutes pièces, monté sur Rossinante, et lorsque la porte se ferme, il reconnaît les cabanons où ses futurs compagnons de misère l’attendent en grimaçant.
Tel est le roman sagement conduit, fréquemment égayé par les élans d’un heureux atticisme, qu’Avellaneda met à la suite de l’œuvre incomplète de Cervantès. Celui-ci se réveille, rappelle ses souvenirs, cherche sa plume et se remet à l’œuvre. Mais il avait perdu de vue depuis neuf ans le premier volume de son roman ; il le reprenait à un âge avancé, alors que l’imagination n’accepte que des travaux faciles, et ne se prête plus à l’étude sérieuse d’un plan imposé. Quoi d’étonnant qu’il se trouvât dépaysé, qu’il eût de la peine à rentrer dans le chemin tracé de ses idées précédentes, à reprendre ses deux héros avec le caractère et les pensées qu’il leur avait laissés neuf ans auparavant ? Il avait écrit sa première partie de cinquante à cinquante-huit ans, à loisir, avec amour ; sans autre but qu’une magnifique critique de mœurs ridicules ; sans autre rêve qu’une belle réputation à acquérir, et que ne donnaient encore ni la Galathée, ni la Numance, ni quelques volumes de faibles comédies. La seconde partie s’écrivait sous l’influence du besoin, sous la pression de sollicitations amies, avec l’indolente impression que laisse une œuvre dix fois laissée, dix fois reprise, et que ne dicte plus l’heureuse inspiration de la création première, sans doute encore sous l’aiguillon de cette pensée pénible qu’il peut surgir un rival inattendu, pensée vague d’abord, que l’on conçoit seul, qu’on n’ose exprimer à personne ; puis qu’un ami articule, qui devient alors une persécution de tous les moments, qui fait entasser les idées incorrectes et les plans à peine élaborés, et qui enfin, prenant tout à coup un corps, surprend comme la foudre à la moitié de l’œuvre, et force à la terminer à la hâte, en mêlant à tout propos les élans d’une acrimonie profonde, les preuves d’une préoccupation jalouse, aux récits désormais incolores d’une verve qui s’éteint.
Le don Quichotte de la troisième sortie n’est plus celui des deux premières ; ce n’est plus le héros des moulins à vent, le libérateur des galériens, le champion de la belle Marcelle, le chevalier de la princesse de Micomicon ; c’est maintenant un pauvre extravagant qui a besoin d’aventures, et qui sachant qu’il a eu un immense succès de rires, sachant qu’on le regarde, court les hasards, non plus pour faire de la chevalerie et gagner des royaumes, mais surtout pour se donner en spectacle et pour amuser. La seconde partie du Don Quichotte n’est plus la critique de la chevalerie errante ; c’est seulement un roman où l’esprit abonde, amusant au premier chef, mais distrait de son but. Le héros devient un visionnaire dangereux qui prend des marionnettes pour des hommes, et qui met contre elles l’épée à la main ; un imposteur éveillé qui ment sciemment en racontant ses aventures de la caverne de Montésinos ; un jouet pour les grands : pour le duc et la duchesse dans leur château, pour Roque Guinart dans la forêt, pour don Antonio Moreno à Barcelone ; et qu’on ridiculise à plaisir avec des fantasmagories et des évocations de revenants, qu’on maltraite avec la promenade sur Clavilègne avec les chats d’Altisidore.
Le lecteur ne s’intéresse plus ; il se prend de pitié pour ces deux hommes qui, d’abord acteurs sérieux dans une grande critique, deviennent le plastron et la victime de tous les mauvais plaisants, et que l’auteur, à bout sans doute d’expédients, transforme enfin en bergers ornés de houlettes enrubannées et fait mourir au milieu des douceurs de la pastorale, après les avoir créés pour être redresseurs de torts, protecteurs de la veuve et de l’orphelin.
Si je fais ici la critique du plan de cette seconde partie de Cervantès, ce n’est pas que je veuille ou que j’ose toucher en rien au mérite rare des détails de ses quatre-vingts chapitres. Les noces du riche Gamache restent une charmante pastorale, le gouvernement de Sancho à Barataria un cours habile de science gouvernementale et d’économie politique, l’aventure des marionnettes une scène du meilleur comique, le séjour chez le duc et la duchesse une gracieuse étude des mœurs seigneuriales ; mais dans tout cela Cervantès n’a-t-il pas cessé de prendre son héros au sérieux, ne l’abandonne-t-il pas avec un dédain trop peu fraternel aux caprices des événements ? Ce volume, en un mot, ces quatre-vingts chapitres ne semblent-ils pas gonflés d’air et faits de phrases battues, si on les compare aux cinquante-deux chapitres si remplis, si accidentés, si attachants de la première partie ? Que dira-t-on encore lorsque, le rapprochement des deux suites aura fait reconnaître que Cervantès a été quelquefois le servile copiste, le plagiaire d’Avellaneda, mettant sans doute en pratique, à la honte de son éminent génie, cette vieille et égoïste maxime : « On reprend son bien où on le trouve. »
Ceci n’est pas une allégation hasardée. Clemencin, le commentateur souvent partial, constate une partie des larcins de Cervantès, et avoue que dans ces passages le continuateur aragonais est resté supérieur à son copiste. Mais Clemencin ne relève que des faits insignifiants, et pour ménager la haute renommée de son auteur, il passe sous silence des plagiats réels que le lecteur reconnaîtra dans le cours de l’œuvre d’Avellaneda. Ainsi il signale cette phrase de l’hôtelier du chapitre LIX : « J’ai deux pieds de veau cuits avec des pois, des oignons et du lard, qui disent en bouillant sur le feu : Mange-moi, mange-moi. » Le Sancho d’Avellaneda avait dit (chap. IV) : « Il y a ici un gentil ragoût de vache, de porc, de mouton, de navets, et de choux qui nous dit : Mangez-moi, mangez-moi. » Il rappelle qu’Avellaneda (chap. V) parle du « bien juste et bien petit soulier de la princesse galicienne » et Cervantès (chap. XIV) du soulier « sale et décousu de madame Dulcinée ». Il considère l’emprunt de six réaux, que la suivante de Dulcinée fait à don Quichotte, dans la grotte de Montésinos, comme une imitation du prêt de deux réaux que réclame une servante du héros, d’Avellaneda afin de payer des assiettes qu’elle a cassées.
Ces rapprochements sont puérils, ils ne sauraient constituer, à bien prendre, le délit que je reproche à Cervantès ; on le constatera ailleurs. Ainsi Avellaneda, le premier, met don Quichotte aux prises avec une troupe de comédiens (chap. XXVI). Cervantès reprend cet épisode et en fait l’aventure du char des Cortès de la mort. Plus loin (chap. XXVII) Avellaneda fait assister don Quichotte à une répétition d’une comédie de Lope de Vega, dans laquelle il prend fait et cause pour une reine calomniée, met l’épée à la main, injurie les acteurs et les défie ; Cervantès en a imité son épisode des marionnettes.
Les commentateurs ont injurié Avellaneda qui, par une religieuse étude de son modèle, a fait de ses premières pages un pastiche habile et ils n’ont pas remarqué que cette maladroite injure retournait à leur auteur. Les rapprochements que signale Clemencin peuvent être l’effet du hasard ; ceux que je viens de faire, et ils ne seraient pas les seuls, constituent le flagrant délit d’imitation servile. L’épisode des comédiens, celui de la répétition, sont d’heureuse invention et franchement comiques : ils valaient la peine d’être regrettés et repris à Avellaneda ; mais cette action est-elle digne du grand talent de Cervantès, et n’avait-il pas assez de richesses dans son propre fonds, sans demander des inspirations à son compétiteur ?
Cela prouve la difficulté que dut rencontrer Cervantès, esprit léger, frivole et vagabond à s’attacher de nouveau à l’étude d’un plan depuis neuf ans abandonné. L’avantage dans cette espèce de conflit, dans cette course côte à côte de deux génies s’élançant vers le même but, devait donc revenir à celui des deux qui agissait de sang-froid, et qu’animait uniquement l’ardent désir du succès.
À une œuvre telle que le Don Quichotte, il a une marche nettement et logiquement tracée. Un roman de fantaisie court selon les caprices d’imagination de son auteur, nul n’en peut prévoir la marche irrégulière ou l’étrange issue. Un livre philosophique a au contraire, dès l’exposition, une conséquence forcée, nettement prescrite, comme il serait d’un labeur mathématique ; et si la chaîne en est subitement interrompue, si l’écrivain fait défaut, à moitié de sa tâche, sans laisser trace du plan qu’il aurait suivi, sans indiquer le but qu’il voulait atteindre, tout homme au jugement sain, à l’esprit exercé, doit pouvoir prendre sa place et terminer son œuvre comme il l’aurait fait lui-même.
Pénétré du plan de Cervantès, étudiant son style, sa manière, ses allures, laissant de côté toute acception personnelle pour n’être que continuateur, Avellaneda a conduit son roman selon la succession logique des idées du maître, et s’est emparé de la voie que le bon sens aurait tracée à tout autre comme à lui. Le dépit de Cervantès n’a pas eu seulement pour cause l’usurpation du titre et du sujet de son livre, mais l’occupation par son compétiteur de la seule ligne qu’il voulait et pouvait suivre.
Gêné désormais dans la continuation de son œuvre, trouvant prises les idées qui à chaque instant lui venaient à l’esprit, sans cesse coudoyé dans le droit chemin où il avait coutume de marcher tout à l’aise, force lui fut de se jeter dans les voies de traverse, de semer au hasard les trésors de son esprit, et de se faire un gîte loin du terrain occupé par son ennemi.
Là est le secret de la supériorité que j’attribue au plan d’Avellaneda. Cervantès, qui conservait l’éminent avantage d’un style magnifique, d’une renommée incontestée, devait-il donc se venger par un flot d’injures, et ne pouvait-il pas laisser ce triste moyen à ses commentateurs ?
Avellaneda eut d’abord un succès réel. Ce qui le prouve, c’est qu’après l’édition première de Tarragone (1614) il en parut tout aussitôt une seconde à Madrid, en 1615. Mais bientôt survinrent la protestation de Cervantès, les injures de ses amis, furieux, sans doute, de s’être laissés prendre au pseudonyme : Cervantès revendiqua ses droits tout entiers ; et Avellaneda, convaincu de témérité, assista, sans vouloir désormais se faire connaître à l’autodafé de ses derniers exemplaires.
Et comment pouvait-il, le pauvre homme, lutter contre les effets de cette idolâtrie qui, grâce à l’ardeur du sang espagnol, a épuisé toutes les formules du langage ? Sa mémoire, dans le cours de ces deux siècles, obtint une seule vengeance, une consolation indirecte, la traduction de Lesage. Mais combien d’adorations ont vengé depuis lors l’illustre auteur du premier Don Quichotte de cette protestation isolée, incomplète, d’un savant étranger ! Il n’est d’exemple, dans aucune des littératures de l’Europe, d’un fétichisme aussi absolu. Cervantès a été analysé dans tous les termes, disséqué dans tous les sens, exploité sous toutes les formes. Chacun dans « l’anatomie du livre par excellence » a cherché un élément à exploiter. Tous ont vécu du Don Quichotte, et en ont soumis une parcelle à l’alambic pour en tirer une essence quelconque. Rios en a fait l’analyse ; Eximène l’apologie. Arrieta, imitant ce qui s’est fait de ce côté des Pyrénées pour nos écrivains illustres, en a extrait l’esprit. Pellicer l’a annoté ; Rementeria en a imaginé le dictionnaire ; Clemencin l’a commenté en six volumes in-4° ; don Antonio Hernandez Morejon, un amateur de littérature anthropologique, en a tiré des beautés de médecine pratique ; et le dernier par la date, non pas par l’exagération, don Firmin Caballero, peu content qu’un émule eût évalué à cent soixante-quinze jours la durée du Don Quichotte, et qu’un autre eût tracé la carte des pérégrinations du héros, a constaté que l’auteur de cette œuvre gigantesque, de ce puits insondable de science, de ce prodige d’imagination « était maître en géographie universelle, en chorographie des différents états, en topographie de son pays et des contrées étrangères. » Une gravure achève la démonstration, et représente le nom de Cervantès remplissant le globe terrestre, au centre de rayons fulgurants dont les intervalles sont occupés par les noms des géographes du monde connu.
C’est ainsi que le pauvre Avellaneda est arrivé jusqu’à nos jours, honni et dédaigné dès qu’il cherchait à reparaître, attendant qu’un lecteur prît en main la révision de son procès.
J’ai tenté cette tâche difficile, cette protestation peut-être hardie contre des préventions passionnées et intolérantes. Plus d’une sympathie a encouragé mes efforts à conquérir pour notre littérature une œuvre digne d’en augmenter les richesses. Le profit, d’ailleurs, n’est pas seulement pour nous : en tirant Avellaneda de l’oubli, en le défendant contre les colères qui l’ont accablé, j’aurai rendu à l’Espagne, en dépit d’elle-même une gloire presque égale à celle de Cervantès, et rivale de celle de Mateo Aleman.
« Si le Don Quichotte de Cervantès n’existait pas, a dit le savant bibliographe que j’ai déjà nommé, M. Salva, le roman d’Avellaneda serait le plus remarquable de l’Espagne »."