« Nous sommes au regret de ne pouvoir publier votre ouvrage… » (rapports de lecture à l’éditeur)
De Cervantès, Miguel. Don Quichotte
L’ouvrage, qui n’est pas toujours facile à lire, est l’histoire d’un gentilhomme et de son serviteur qui cheminent à travers le monde à la poursuite de chimères chevaleresques. Ce Don Quichotte est un peu fou (le personnage a beaucoup de relief et il est certain que Cervantès sait raconter), tandis que son valet est un homme simplet, doué d’un gros bon sens, auquel le lecteur ne tardera pas à s’identifier, et qui cherche à démythifier les croyances illusoires de son maître. Voilà pour l'histoire, qui se dénoue par quelques bons coups de théâtre et un certain nombre de péripéties savoureuses et amusantes. Mais l’observation que je voudrais faire dépasse le jugement personnel sur l’œuvre.
Dans notre prospère collection à bon marché « Les faits de la vie », nous avons publié avec un notable succès l’Amadis de Gaule, La Légende du Graal, Le Roman de Tristan et Iseut, Le Lai du Laostic, Le Roman de Troie et l’Erec et Enide. Maintenant, nous avons en option le Lancelot, par ce jeune Robert de Boron, qui sera, à mon avis, le livre de l’année et obtiendra le Renaudot haut la main, car il plaît aux jurys populaires. Si nous prenons le Cervantès, nous publions un livre qui, pour beau qu’il soit, ne nous en fichera pas moins par terre toute la production que nous avons réalisée jusqu’à présent et fera passer ces autres romans pour des histoires à dormir debout. Je comprends la liberté d’expression, le climat de contestation et toutes ces choses-là, mais on ne peut tout de même pas scier la branche sur laquelle on est assis. D’autant plus que j’ai le sentiment que ce livre est la typique œuvre unique : l’auteur est à peine sorti de galère ; il est tout à fait mal en point. Je ne sais plus si on lui a coupé un bras ou une jambe, mais il n’a vraiment pas l’air d'avoir envie d’écrire autre chose. Je ne voudrais pas que, par manie de courir la nouveauté à tout prix, nous compromettions une ligne éditoriale qui a été jusqu'à présent populaire, morale (n’hésitons pas à le dire) et rentable. Ne pas prendre.